Être artiste plasticien en 2021 : opportunité ou tragédie grecque ?

par Léo Pimouguet | 🗓 15 mars 2021 | 🗞 Actualités

En 2021, l’artiste est invité à jeter un regard neuf sur le monde. Il a la possibilité d’envisager le post-covid. Pourtant, le courage et l’ardeur peinent à venir dans un environnement artistique atomisé depuis presqu’un an maintenant. Mais alors, quelle posture adopter en tant qu’artiste plasticien pendant la crise ?

L’artiste, spectateur pendant la crise

« Sorry, we’re closed »

Il faut le dire, la réalité depuis le début de la pandémie pour le monde artistique n’est pas rose. Les confinements ont mis en sommeil de nombreuses expositions, des vernissages et les grands rendez-vous de l’art contemporain – salons et foires – ont été annulés. Malheureusement, le constat ne s’est pas fait attendre, les œuvres se montrent moins, donc se vendent moins. Le numérique est arrivé à la rescousse, annoncé comme le sauveur des artistes plasticiens en rade d’espaces d’expositions. Mais la transition pour les acteurs du monde de l’art – les artistes, les galeries, les musées et bien d’autres – a été forcée et précipitée et tout le monde y va de son initiative plus ou moins réussie pour « passer en ligne ».

On a pu voir dans les médias que les artistes étaient dans les « laissés-pour-compte » de la crise du coronavirus concernant le soutien de l’État. En comparaison avec l’Allemagne, l’aide gouvernementale française apportée aux secteurs culturels est presque dix fois moins élevée. Le temps n’est certainement pas à la rêverie et l’art est considéré comme une distraction non essentielle à la santé du pays. Mi-février 2021, l’affirmation est tout de même remise en question par l’état psychologique des français, apparemment à bout, et qui ne dirait pas non à un peu plus d’allégresse, de poésie et d’enrichissement intellectuel. 

L’art c’est la vie. Mais aujourd’hui, où est la « vie » ?  

La crise du coronavirus a donné un coup bas à la vie culturelle mais aussi plus largement à la vie des loisirs et des plaisirs. S’éterniser en terrasse au soleil est devenu un souvenir lointain, les sièges des salles obscures prennent la poussière et les restaurateurs ont troqué la vaisselle et les couverts contre des boites cartonnées isothermes. Aujourd’hui, les « nouvelles » rencontres sont – presque – des amis de longues dates et la séduction n’a plus sa place, si ce n’est, numérisée. Si je me perds dans ces détails mélancoliques, c’est par ce qu’il faut se rappeler que l’art contemporain c’est tout simplement la vie contemporaine, de l’instant T. Les artistes s’influencent entre eux, ils nourrissent leur inspiration dans les lieux culturels, ils s’imprègnent de l’agitation humaine alentour. D’une manière ou d’une autre, l’art de chacun est le reflet du bouillonnement de notre monde.

S’il ne prend pas garde, il est facile pour l’artiste solitaire de se laisser aller à l’inaction, à la colère et à un sentiment d’injustice. La léthargie qu’insuffle la crise à la création artistique peut l’amener à devenir un spectateur : silencieux et résolu.

Alors que faire ? L’artiste peut attendre que la tempête passe en s’agrippant fermement à la barque lorsque la vague est trop haute. Mais est-ce la seule solution ?

L’artiste, acteur pendant la crise

Un retour à l’essentiel et une communication réinventée

Malgré la morosité ambiante, il ne faut pas désespérer. Ces mois sont propices à la concentration et à la création artistique. Dans son lot de surprises, cette crise a permis au rythme du quotidien de se ralentir. Les circonstances permettent de se replier sur son foyer. Les distractions s’amenuisent et le cercle des proches se restreint. On apprend à être seul avec soi-même et ses pensées. Ainsi, l’artiste peut être d’autant plus à l’écoute de ses aspirations, de ses intuitions créatrices : de son art tout simplement.

La crise invite l’artiste à se tourner vers le principal. Pourquoi ne pas reconsidérer ce qui fait partie du superflu et de l’essentiel dans notre art ?  Par exemple, se rendre compte qu’une peinture est trop intellectualisée ou qu’il y a un manque de cohérence dans les sujets traités. Cela invite à se poser des questions délicates mais nécessaires. Par exemple : suis-je vraiment fier de la qualité de l’émotion que provoque mon travail ? Cette lenteur du temps, obligée par la crise permet encore de se plonger dans l’apprentissage d’une technique spécifique, ou plus simplement elle donne le temps d’affuter des basiques qu’on pense acquis depuis longtemps. Bref, la crise offre l’opportunité d’un regard honnête sur notre création artistique.

Concernant la communication numérique, elle laisse perplexe au premier abord. Comment faire honneur à une œuvre d’art d’un mètre de haut sur un écran de douze centimètres, avec en plus, des couleurs dénaturées par l’appareil photo et le calibrage de l’écran ? C’est lorsqu’on pose effectivement la question que la complexité de la situation apparait. Pourtant, les acteurs font preuve d’une grande résilience pour montrer les œuvres aux mieux – immersion 3D en galerie, photos ultra haute définition 4K, formats vidéo accrus, etc. Garder le lien avec le public est aussi primordial, et là aussi, il y a des manières de faire à distance : des visites d’atelier commentées, un webinaire explicatif sur une expo, une explication d’œuvre plus inclusive, etc.

Pour certains artistes, la communication se fait donc autrement, et pour d’autres, cette crise doit tout simplement être le déclencheur de leur communication numérique si elle était jusque-là inexistante. L’absence totale de la sphère internet n’est pas une option aujourd’hui, car c’est la vitrine du monde. D’autant plus que les chiffres récents montrent de bonnes performances des ventes en ligne d’art contemporain comme le prouve le Rapport Hiscox 2020 sur le marché de l’art en ligne.

Art engagé et art décomplexé ?

Une période trouble, un conflit, un phénomène qui fait débat, l’artiste s’est souvent engagé pour dénoncer, critiquer ou condamner ce qui l’entoure. Depuis les atrocités de la première guerre mondiale illustrées en 1929 par Otto Dix dans son triptyque monumentale La Guerre au tableau de 2009 de Banksy, Le Parlement des Singes,  pour railler les décisions du gouvernement anglais, l’artiste sait piquer au vif les bonnes mœurs et l’ordre établi.

Otto Dix, La Guerre (fragment), 1929, huile sur toile. Galerie des Beaux-Arts de Dresde. “IMG_5411B Otto Dix. 1891-1969 Der Krieg War. Dresde. Gemälde Galerie Neue Meister. Albertinum.” by jean louis mazieres is licensed under CC BY-NC-SA 2.0.

Banksy, Le Parlement des Singes, 2009, huile sur toile. Collection privée. Image is licensed under CC BY-SA 4.0.

Dans des moments où les valeurs sont remises en question, où en vient à lire qu’il y aura un « monde d’après», l’art peut aussi être ce moment de respiration, ce message d’espoir que l’on veut voir quand le moral n’est pas au beau fixe. La fresque d’avril 2020 d’Eduardo Kobra propose la métaphore d’une unité entre les peuples, sûrement nécessaire dans une pandémie aujourd’hui mondiale.

Même dans les périodes les plus sombres les artistes plasticiens restent des créateurs qui ont la capacité de sublimer la réalité. Ils peuvent conduire le public à questionner l’apparente « évidence » de la situation.

Loin de moi l’idée que l’engagement est une obligation. Chacun doit endosser le rôle qu’il souhaite. L’important est avant tout de continuer à faire ce que vous savez faire : créer, créer encore, pour aujourd’hui mais aussi pour le futur. Le monde reprendra sûrement aussi vite qu’il ne s’est arrêté ! N’oubliez pas que dans un monde où les gens ont tout vu et tout entendu, l’artiste d’aujourd’hui est celui qui est capable de montrer aux autres ce qu’ils n’arrivent plus à voir. Comme explique l’historien de l’art Denys Riout :  « L’art ne commence pas où finit la rationalité, il l’a prolonge dans l’indicible, afin de nous entraîner là où règne l’émotion” (Denys Riout, Qu’est-ce que l’art moderne ?, Paris, Gallimard, 2000, Folio. Essais).

Que ce soit lors des déboires de la civilisation occidentale ou dans des moments de doute personnel, les artistes ont su redoubler d’efforts et d’inventivités pour continuer la lutte. Je ne peux m’empêcher de penser aux artistes modernes du début du XXe siècle – notamment Picasso, Modigliani, Soutine, Brancusi, Archipenko – qui, en temps de guerre, continuaient de révolutionner les arts plastiques. La création était variée et foisonnante, allant jusqu’aux œuvres les plus provocatrices – oui, Princess X de Brancusi a été créée en 1916, l’humour et le scandale sont toujours vivants un siècle après, n’est-ce pas ?

Brancusi, Princess X, 1916, bronze poli, Musée des Beaux-Arts de Philadelphie. “Princesse X (Constantin Brancusi) Expo 1917 Centre Pompidou Metz 024” by mfld57 is licensed under CC BY-NC 2.0.

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