Censure artistique : l’art doit-il être libre ou moral ?

par Gwladys Boissy | 🗓 4 octobre 2021 | ⚖️ Droit, 🧮 Marché de l'art

Garantie à la fois par le droit constitutionnel, le droit d’auteur et le droit pénal, la liberté de création jouit en apparence d’une protection juridique infaillible en France.

Pourtant, en raison de l’évolution des mœurs de notre société et de la nécessité de concilier les différents droits fondamentaux des citoyen.ne.s, de nombreuses dispositions légales sont venues progressivement limiter cette liberté. La multiplication de ces textes a peu à peu mené à la mise en place d’un système de censure légale.

Bien qu’elle soit souvent dénoncée par ses détracteurs, cette censure prévue par la loi n’est pas la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur la liberté de création. En effet, ces dernières années ont vu émerger une forme de censure plus inquiétante et plus insidieuse : celle de la société civile.

La liberté artistique, un droit fondamental encadré par la loi

Juridiquement, la liberté artistique est un droit fortement encadré par la loi. À ce titre, elle ne peut faire l’objet que de limitations de nature légale.

Créer librement, un acquis républicain

Considérée comme un de nos droits les plus fondamentaux, la liberté de création est garantie en France par le droit constitutionnel. Cette liberté est en effet protégée en tant que corollaire de la liberté d’expression par l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen1. Ce droit est également consacré en tant que tel par l’article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui dispose que « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent2 ».

Afin de protéger le créateur, cet article prévoit également que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur3 ». On retrouve ici le principe directeur de notre droit d’auteur à la française qui a été consacré au fil des siècles par la jurisprudence puis codifié en 1992 par le législateur au sein du Code de la propriété intellectuelle. Ces droits d’auteur, qui permettent tant à l’auteur d’une œuvre de protéger cette dernière que de percevoir une rémunération en échange de son exploitation, constituent une arme redoutable contre la censure puisqu’ils permettent de protéger toutes les œuvres sans exception, « qu’elles qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la destination4 ». Autrement dit, une œuvre immorale ou une œuvre illégale est tout autant protégée par le droit d’auteur qu’une œuvre de bonne moralité ou n’enfreignant aucune disposition légale. À ce titre, elle est notamment protégée contre tout propos ou comportement qui porterait atteinte à son intégrité morale ou matérielle (déformation du message qu’elle porte, dégradation, destruction…).

En 2016, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, le législateur a souhaité réaffirmer ce principe tout en renforçant sa protection. La loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine prévoit ainsi dans son article 1er que « la création artistique est libre5 ». Ce texte crée par la même occasion un délit d’entrave à la liberté de création en disposant que « le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté de création artistique ou de la liberté de la diffusion de la création artistique est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende6 ».

Garantie à la fois par le droit constitutionnel, le droit d’auteur et le droit pénal, la liberté de création semble donc pouvoir couler des jours paisibles en France. Pourtant, ce droit connaît tout de même quelques tempéraments juridiques et limites légales non négligeables.

La loi, seule limite légale à la liberté de création

Parce qu’il est nécessaire de la conjuguer avec d’autres droits qui sont tout autant essentiels, la liberté de création ne peut s’exercer de manière absolue. À l’instar de tout droit fondamental, elle est donc limitée. Toutefois, cette limitation doit être strictement et expressément prévue par la loi. C’est ce que rappelle l’article 29 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui dispose que « dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique7».

Il y a donc deux choses importantes à retenir de ce texte :

  • Les seules limites à la liberté de création sont le respect des droits et libertés d’autrui, la morale, l’ordre public et le bien être général.
  • Ces limites doivent être impérativement fixées par la loi.

En France, la liberté de création est essentiellement limitée par le droit pénal qui sanctionne notamment :

  • La diffamation ;
  • L’injure ;
  • L’atteinte à la vie privée ;
  • L’atteinte à la dignité ;
  • La provocation à la haine (racisme, antisémitisme, homophobie) ;
  • La provocation au suicide ;
  • L’apologie du terrorisme ;
  • Le négationnisme ;
  • La pédopornographie.

Si une œuvre matérialise une telle infraction, la justice peut être saisie par :

  • La victime, c’est-à-dire toute personne ayant subi directement et personnellement un préjudice ;
  • Les associations qui défendent les intérêts des victimes ou leur cause ;
  • Le ministère public qui sont les magistrats chargés de défendre les intérêts de la collectivité nationale.

Pour sanctionner l’auteur et le diffuseur d’une œuvre illégale, les juges peuvent prononcer l’interdiction de la diffusion de l’œuvre et le versement de dommages-intérêts aux victimes. Dans le premier cas, il y a une censure directe de l’œuvre car, contrainte à demeurer dans la confidentialité, l’œuvre ne peut ainsi rencontrer son public et exister pleinement. Dans le second cas, il n’y a pas à proprement parler de censure mais le lourd impact financier de la sanction peut entraver à terme la création et la diffusion d’autres œuvres car, comme le précise Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en propriété intellectuelle, « quelques milliers d’euros de condamnation, qui peuvent sembler une pichenette à un juge, c’est le coût de fabrication d’un livre, c’est un livre en moins dans le calendrier d’un éditeur, c’est une expo en moins dans une petite galerie ou dans un centre d’art en région8 ».

À noter également que notre pays s’est doté de plusieurs dispositifs destinés à prévenir et interdire la diffusion d’œuvres susceptibles de porter atteinte à la sensibilité des jeunes publics. C’est notamment le cas du dépôt obligatoire des livres et périodiques destinés à la jeunesse auprès de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, mais également de l’obtention d’un visa d’exploitation auprès du ministère de la Culture pour la diffusion des films au cinéma. Si ces dispositifs peuvent être perçus comme des outils de censure étatique, peu d’œuvres sont, dans les faits, interdites de diffusion. Ainsi, aucun film n’a fait l’objet d’une interdiction complète de diffusion en salles depuis 1980 et seulement un livre a été interdit de commercialisation ces 6 dernières années sur près de 49 000 publications déposées9.

La censure sociétale, une dérive grandissante de la nouvelle morale

Soucieuse de garantir la liberté de création tout en préservant les autres droits fondamentaux de chaque citoyen.ne, la loi française prévoit donc une censure modérée des œuvres littéraires et artistiques. Toutefois, si la censure étatique tend à s’estomper, un autre type de censure est apparu progressivement ces dernières années : celle de la société civile.

La société civile, premier censeur de France ?

Pour un bon nombre de spécialistes de la censure et du monde culturel, nous assistons depuis plusieurs années à une métamorphose de la censure en France.

Tout d’abord, la censure étatique et institutionnelle aurait progressivement laissé sa place à une censure sociétale. Pour Emmanuel Pierrat, « l’État prend de moins en moins position. Il est très perdu dans ses repères10 ». Catherine Millet, critique d’art, commissaire d’exposition et co-fondatrice de la revue Art Press, partage aussi le même avis : « Il n’y a plus de censure de l’État » dit-elle, « c’est la société civile qui censure ses membres11 ». Pour Carole Talon-Hugon, philosophe de l’art et auteure du livre L’Art sous contrôle, « les censeurs ne sont plus l’État, comme dans les procès de Madame Bovary de Flaubert ou des Fleurs du Mal de Baudelaire. Les censeurs sont des associations (féministes, LGBT, antispécistes, décoloniales, etc.), des groupes voire des groupuscules plus ou moins éphémère12 ».

Ces propos de Carole Talon-Hugon révèle un autre élément important de cette transformation de la censure. Non seulement celle-ci serait surtout le fait de la société, mais elle proviendrait aujourd’hui plus des progressistes que des conservateurs. L’Observatoire de la liberté de création, en activité depuis 2003, fait un constat similaire. D’après lui, « de nouvelles formes de demandes de censure ont émergé récemment d’horizons différents, notamment de la part d’associations qui luttent contre diverses formes de discriminations13». Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles, observe quant à lui non sans ironie que « toutes ces histoires ne manquent pas de paradoxes. Un monde plus ouvert élargit notre vision de l’autre. Il exacerbe aussi les réactions de repli, dont les surenchères moralistes de diverses obédiences en sont l’une des manifestations. Les revendications catégorielles sont à l’origine d’une multitude d’attaques contre la création artistique14 ».

Autre changement fondamental : la voie légale serait de plus en plus abandonnée au profit de moyens plus triviaux. Carole Talon-Hugon relève ainsi que « le lieu de la censure n’est plus le tribunal, mais les médias » tels que les « réseaux sociaux (Facebook et autres) », les « sites internet » ou encore les « journaux ». Elle souligne également que cette nouvelle censure s’effectue via des modes opératoires spécifiques comme « la pétition, la tribune, la manifestation et le lynchage médiatique ». Face au même constat, l’Observatoire de la liberté de création s’inquiète de la constitution de « tribunaux populaires, pétitionnaires, qui se donnent le droit de prononcer des « sentences » relayées par les réseaux sociaux15 ».

Plus inquiétant encore, ces nouveaux censeurs seraient de plus en plus radicaux et agiraient au-delà de toute base légale. Carole Talon-Hugon affirme ainsi que « cette nouvelle protestation radicale ne se contente plus de réprouver, elle exige l’interdit et la sanction, en opposant une sorte de droit de veto à l’existence même de l’œuvre16 ». L’Observatoire de la liberté de création s’alarme aussi de ce phénomène puisque, selon lui, « ces mises en cause publiques des œuvres ne se contentent pas – ce qu’elles seraient parfaitement libres de faire -, de critiquer, mais elles ne cherchent pas le débat. Elles assènent des lectures uniques, dogmatiques, et appellent à l’interdiction, hors de tout dispositif légal ou judiciaire[…]. Certains voudraient désormais interdire des œuvres ou leur diffusion indépendamment de toute loi existante17 ».

Une radicalisation de la censure qui mène parfois à des comportements contestables et répréhensibles.

La radicalisation de la censure : vandalisme, menaces et violences

Dans le moins mauvais des scénarios, la censure sociétale se manifeste par une demande d’interdiction de la diffusion de l’œuvre. C’est notamment ce qui s’est produit en avril 2019 pour L’Abolition de l’esclavage d’Hervé di Rosa accrochée au Palais Bourbon depuis 1991. Perçue par certains comme une représentation stéréotypée de la personne noire, l’œuvre a heurté une partie des militants antiracistes français. Face à cette peinture jugée indigne du sujet qu’elle était censée illustrer, les enseignants Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau ont publié une tribune dans L’Obs demandant le retrait de la fresque de l’Assemblée nationale18. Cette tribune a ensuite été suivie de la mise en ligne d’une pétition reprenant les mêmes revendications19.

Outre l’interdiction de diffusion, c’est par la dégradation ou la destruction de l’œuvre que s’exprime parfois la censure sociétale. En avril 2011, Piss Christ d’Andres Serrano, une œuvre jugée blasphématoire par les mouvements catholiques intégristes, est dégradée par des individus armés de marteaux alors qu’elle est exposée à la collection Lambert d’Avignon. En octobre 2014, c’est Tree de Paul McCarthy qui essuie cette fois une attaque : installée place Vendôme à Paris dans le cadre de la FIAC, la sculpture gonflable évoquant aussi bien un arbre de Noël qu’un plug anal est dégonflée par une poignée de détracteurs. À peine six mois plus tard, Dirty Corner d’Anish Kapoor, alors exposée dans les jardins du château de Versailles, est dégradée à quatre reprises en trois mois : projections de peinture jaune, inscriptions antisémites et royalistes, tag à la peinture rose, griffures de la feuille d’or cachant les précédentes inscriptions… La sculpture en voit alors de toutes les couleurs.

Anish Kapoor, Dirty Corner, 2015, dans les jardins du château de Versailles après plusieurs actes de vandalisme.
Source
:
Fred Romero sur Flickr. mage under
the Creative Commons Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0).

Dans certains cas, les attaques ne sont pas uniquement dirigées contre l’œuvre, mais également contre son auteur et ses partisans. Ainsi, lors de la dégradation de Piss Christ, les gardiens chargés de surveiller l’exposition ont été agressés et menacés lorsqu’ils ont tenté de s’interposer. En novembre 2014, lors d’une manifestation au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis contre l’exposition Exhibit B, certains visiteurs ont été hués et injuriés tandis que des lycéens venus avec leur classe ont été coursés par des manifestants alors qu’ils rentraient chez eux. Les acteurs performeurs se sont quant à eux fait traiter de « sales Noirs » et de « traîtres »20.

Lors de l’installation de Tree, Paul McCarthy ne s’est pas fait, quant à lui, injurier mais il a été frappé par trois fois au visage par un homme lui reprochant d’installer son œuvre sur la place et de ne pas être français. Un coup au visage, s’est également ce qu’a reçu une femme venue admirer l’œuvre Technologia de Mounir Fatmi sur un pont à Toulouse en 2012 : la malheureuse avait malencontreusement marché sur les versets du Coran et les paroles de Mahomet projetés au sol. 60 à 80 personnes s’étaient alors rassemblés spontanément pour empêcher les nombreux piétons de fouler les projections de cette œuvre qu’ils considéraient comme blasphématoire.

L’autocensure en réponse à la pression sociale

Lorsque la pression sociale est trop forte, ce sont les artistes eux-mêmes qui finissent par s’autocensurer. Après la dégradation de Tree, Paul McCarthy a fait le choix de ne pas regonfler son œuvre et de la remballer. En 2018, en pleine promotion du Festival international du film fantastique de la Réunion « Même pas peur », la réalisatrice Aurélia Mengin, après avoir réalisé une affiche représentant deux femmes siamoises peintes en noir, est accusée de blackface par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN). Après s’être défendue d’être raciste et avoir rappelé qu’elle était elle-même métisse, elle décide de réaliser une nouvelle affiche : elle s’y représente la bouche bâillonnée par un morceau de pellicule et portant un clap de cinéma sur lequel est inscrit « Autocensure ».

Parfois, ce sont les institutions avec lesquelles les artistes travaillent qui finissent par jeter l’éponge. En février 2015, le commissaire de la Villa Tamaris à La-Seyne-sur-Mer décide de retirer de l’exposition qu’il prépare l’œuvre Sleep de Mounir Fatmi. Cette vidéo de 6h représente l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques, des écrits jugés blasphématoires par certains religieux musulmans, et le centre d’art craint alors une polémique voire des représailles au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Il préfère donc proposer à Mounir Fatmi d’échanger cette vidéo contre une autre de ses œuvres mais ce dernier annule finalement sa participation à l’exposition, écœuré par l’atteinte portée à sa liberté d’expression.

Un mois plus tôt, c’est la plasticienne Zoulikha Bouabdellah qui avait fait les frais d’une censure similaire par le Pavillon Vendôme de Clichy-la-Garenne lors de l’exposition Femina ou la réappropriation des modèles. À la suite de mises en garde envoyées à la mairie par la Fédération des associations musulmanes de Clichy, elle décide de retirer son œuvre Silence de l’exposition afin d’éviter toute polémique ou récupération. Son œuvre est une installation représentant une série de tapis de prière bleus, blancs et rouges sur lesquels reposent des escarpins. Finalement, elle se rétracte et décide d’exposer tout de même son œuvre mais la municipalité ne la soutient pas. En signe de protestation, la majorité des artistes participant à cette exposition fait alors le choix de ne plus présenter leurs œuvres et l’exposition ferme une semaine seulement après son ouverture.

Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008.
Source
:
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Art et morale : une impossible conciliation ?

Au vu de ces éléments, il est donc indéniable que les partisans de la censure morale et ceux de la liberté de création s’affrontent. Si les premiers exigent que l’artiste soit un exemple moral, les seconds revendiquent le caractère libre et transgressif de l’art. Mais est-il seulement possible d’envisager un compromis ? L’art et la morale peuvent-ils se concilier ?

L’artiste, garant de la bonne moralité ?

Carole Talon-Hugon s’est intéressée aux raisons invoquées par les censeurs lorsqu’ils demandent l’interdiction de la diffusion d’une œuvre. Elle a notamment remarqué que si les justifications autrefois avancées sont toujours présentes, de nouveaux motifs sont aujourd’hui exposés.

Les critiques plus traditionnelles seraient surtout dirigées contre le contenu même de l’œuvre. Ainsi, il peut être reproché à certaines œuvres de « faire exister le mal en mettant en scène des contenus sadiques, racistes ou sexistes, par exemple, sans que rien en elle n’indique qu’elle les désapprouve21 ». Est également critiqué le fait pour des œuvres de « produire une esthétisation inconvenante ce certains maux, de susciter par leur mise en scène artistique une distance psychique à l’égard de sujets vis-à-vis desquels nous devrions au contraire nous sentir profondément impliqués, et de provoquer un plaisir esthétique indécent22 ». 

Les critiques plus récentes, quant à elles, viseraient surtout le comportement de l’auteur de l’œuvre. Carole Talon-Hugon relève ainsi que l’on assiste de plus en plus à la « condamnation d’œuvres en elle-même éthiquement neutres, en raison de la conduite moralement répréhensible que leur auteur a eue, indépendamment de la réalisation de son œuvre23 ». Dans le même temps, émerge également le « reproche d’appropriation culturelle, fondé sur l’idée qu’on n’a pas le droit d’écrire, de mettre en scène, de jouer ou de peindre le racisme, le harcèlement sexuel, l’esclavage ou la discrimination, sans les avoir soi-même éprouvés24 ». Enfin, il peut désormais être aussi reproché à l’œuvre de provoquer des « réactions émotionnelles négatives […] chez certains qui se sentent blessés, choqués, outragés par elle25 ».

En d’autres termes, nous assisterions de plus en plus à une confusion entre critique et censure, à un amalgame entre création et moralisation. La société ne condamnerait plus seulement les œuvres qu’elles jugent immorales mais également celles qui ne le seraient pas mais qui présenteraient le tort d’avoir été réalisées par des personnes moralement condamnables. Aujourd’hui, la critique, et donc la censure, se concentrerait surtout « sur le mauvais comportement de l’artiste qui viendrait entacher, par capillarité, tout ce qu’il a produit, quand bien même son œuvre est neutre26 ».

Si en lisant ce genre de constat nous pensons bien évidemment à l’affaire Roman Polanski, les réactions de la société et des institutions culturelles au lendemain des révélations concernant le plasticien Claude Lévêque il y a quelques mois témoignent d’une même tendance.

L’art, libre et transgressif par nature ?

Du côté des promoteurs de la liberté de création, les arguments sont tout autres.

Le premier argument est bien sûr la liberté absolue de l’art et de l’artiste. Pour l’Observatoire de la liberté de création, « les œuvres n’ont pas de morale à respecter, elles sont libres de révéler, de choquer et de blasphémer27 ».

Cette liberté totale est principalement justifiée par le fait que l’œuvre n’est pas la réalité mais une fiction. Ainsi, l’Observatoire de la liberté de création explique que « l’œuvre d’art [..] est toujours de l’ordre de la représentation. Elle impose donc par nature une distanciation qui permet de l’accueillir sans la confondre avec la réalité. C’est pourquoi, l’artiste est libre de déranger, de provoquer, voire de faire scandale. Et, c’est pourquoi, son œuvre jouit d’un statut exceptionnel, et ne saurait, sur le plan juridique, faire l’objet du même traitement que le discours qui argumente, qu’il soit scientifique, politique ou journalistique28 ».

Julie Ackermann, journaliste spécialisée en art, partage également cette opinion puisqu’elle considère qu’ « une œuvre est censée pouvoir porter atteinte aux bonnes mœurs ou encore mettre en scène des comportements illégaux, parce qu’elle est de l’ordre de l’imaginaire29 ». Pour l’Observatoire de la liberté de création, seule la loi peut entraver la liberté de l’artiste puisque « c’est seulement dans le cas où, sortant de la fiction, il utilise un dispositif artistique pour diffuser un message raciste, sexiste ou, de façon générale, un message interdit par la loi, qu’il est passible des tribunaux30 ».

Le second argument en faveur de la liberté de création est ce que l’Observatoire de la liberté de création qualifie de « nécessaire distinction entre l’artiste et l’œuvre31 ». Pour Emmanuel Pierrat, censurer une œuvre au regard du manque de moralité de son auteur reviendrait à interdire la diffusion d’un grand nombre de chefs-d’œuvres littéraires et artistiques puisque « pas grand monde ne résisterait à l’examen moral d’une vie parfaite32 ». Carole Talon-Hugon affirme, quant à elle, que « si le procès de l’homme coupable est parfaitement justifié, celui de son œuvre ne l’est pas car celle-ci n’hérite pas de la malignité de son auteur33 ».

Carole Talon-Hugon va même plus loin dans son raisonnement puisqu’elle considère qu’une telle censure fait « courir le risque d’une relecture intégriste de l’histoire de l’art34 ». Les propos qui suivent retranscrivent bien l’agacement que suscite chez elle ce type de relecture :

« Certains s’offusquent des représentations picturales de l’enlèvement d’Europe, peint des milliers de fois dans l’histoire de l’art, et à présent accusé de montrer une agression sexuelle. Or, l’idée qu’un tableau du XVIIIe siècle caché au fond d’un musée poussiéreux fasse courir un danger sexiste plus grand que n’importe quelle publicité pour de la lingerie placardée dans la moindre ville d’Europe, ou n’importe quelle chanson de rap aux propos outrageusement sexistes et diffusée avec une puissance de feu massive, me sidère. On agite un chiffon rouge qui occulte tout contexte intellectuel ou historique. C’est une nouvelle forme d’illettrisme culturel35 ».

Finalement sur cette question, c’est sans Jean-Baptiste Amadieu, chercheur au CNRS et spécialiste de la censure dans le domaine littéraire, qui synthétise le mieux l’opinion des défenseurs de la liberté de création :

« Du côté des arts et des lettres, il est bon de rappeler quelques distinctions élémentaires : lire n’est pas adhérer, décrire le mal n’est pas en faire l’apologie, une œuvre n’est ni une pièce à conviction ni un catéchisme, l’œuvre et la vie de l’auteur sont deux choses distinctes, autoriser une œuvre n’est pas la cautionner, en parler n’est pas la célébrer, un narrateur n’est pas l’auteur, la valeur artistique ne présume pas de la valeur morale et réciproquement, interroger un auteur n’est pas lui offrir une tribune, chercher à comprendre n’est pas excuser, etc.36 ».

La censure morale, la mort de l’art ?

Les partisans de la censure morale et ceux de la liberté de création ont donc chacun des opinions bien tranchées qu’ils défendent bec et ongles. Si sur le plan idéologique, aucune conciliation ne semble possible entre art et morale, qu’en est-il de la pratique ?

Malheureusement, sur un plan pratique, la question ne paraît pas plus facile à trancher. Le problème est qu’une telle conciliation impliquerait de placer un curseur, de marquer la frontière entre ce qui est moralement acceptable et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est assez politiquement correct pour être représenté au sein d’une œuvre et ce qui ne l’est pas. Or, il y autant de sensibilités différentes qu’il y a de personnes, autant de sujets délicats qu’il y a de ressentis émotionnels. En d’autres termes, il n’est pas possible de délimiter une frontière entre ce qui peut être représenté au sein d’une œuvre et ce qui ne peut pas l’être car le curseur varierait obligatoirement d’une personne à l’autre.

Pour Carole Talon-Hugon qui évoque des « états mentaux nécessairement subjectifs37 », « condamner, et plus encore censurer ou exiger la censure d’une œuvre pour ce type d’effet est extrêmement délicat car les réactions émotionnelles sont aléatoires38 ». Jean-Baptiste Amadieu parle lui aussi d’effets qui « dépendent de chaque lecteur ou spectateur » et qui varient parfois même pour une même personne « selon l’œuvre, ses prédispositions, le contexte, etc39 ».

Concilier art et morale présente donc un risque très dangereux : celui de basculer vers une dérive totalitaire où la liberté de création ne serait plus qu’un lointain souvenir. Pour l’Observatoire de la liberté de création, le débat démocratique sur les œuvres « ne saurait céder la place à la censure, car celle-ci est le signe de l’échec non seulement de la liberté, mais du débat et de son enjeu démocratique » et « ces attaques répétées risquent, au-delà des œuvres qu’elles visent, de conduire à la pire des censures, la plus radicale, la plus insidieuse, celle qui intervient avant même que l’œuvre existe, au moment où l’idée jaillit, ou lors de son financementDes œuvres qui ne poseront de problèmes à personne puisqu’elles n’existeront pas, ou seulement après avoir été aseptisées40 ».

Alors, l’art doit-il être libre ou moral ? Vous avez 4h !

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Notes

  1. Article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
  2. Article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
  3. Article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
  4. Article L112-1 du code de la propriété intellectuelle.
  5. Article 1er de la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine.
  6. Article 431-1 du codé pénal.
  7. Article 29 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
  8. Intervention d’Emmanuel Pierrat au sein de l’ épisode « Y a-t-il une censure « morale » ? »  de l’émission La Grande Table diffusée le 23 octobre 2018 sur France Culture.
  9. Il s’agit de l’ouvrage Apprendre le Tawhid aux enfants de Muhammad Ibn’Adi-I-Wahhâb.
  10. Intervention d’Emmanuel Pierrat au sein de l’ épisode « Y a-t-il une censure « morale » ? » de l’émission La Grande Table diffusée le 23 octobre 2018 sur France Culture
  11. Intervention de Catherine Millet au sein du MOOC « Censure et autocensure » diffusé en janvier 2021 sur le site de MOOC Digital Paris.
  12. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489.
  13. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  14. Jean-Pierre Saez, « Un nouvel âge de la censure » in L’Observatoire – La revue des politiques culturelles, n°52 “Tiers-lieux : un modèle à suivre ?”, été 2018.
  15. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  16. Julie Rambal, « Le basculement de la morale vers la censure, selon la philosophe Carole Talon-Hugon » in Le Temps, 17 mai 2019.
  17. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  18. Tribune « Banalisation du racisme à l’Assemblée nationale : ouvrons les yeux » in L’Obs par Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau, le 4 avril 2019.
  19. Pétition “Le racisme n’a pas sa place sur les murs de l’Assemblée nationale” de Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau sur change.org.
  20. Agnès Tricoire, « «Exhibit B» : retour sur une polémique sensible » in Hommes & Libertés, n° 169, Mars 2015.
  21. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  22. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  23. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  24. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  25. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  26. Julie Rambal, « Le basculement de la morale vers la censure, selon la philosophe Carole Talon-Hugon » in Le Temps, 17 mai 2019.
  27. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  28. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  29. Julie Ackermann, « Les nouvelles formes de censure » in Beaux Arts magazine, octobre 2018.
  30. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  31. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.
  32. Intervention d’Emmanuel Pierrat au sein de l’ épisode « Y a-t-il une censure « morale » ? » de l’émission La Grande Table diffusée le 23 octobre 2018 sur France Culture
  33. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  34. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  35. Julie Rambal, « Le basculement de la morale vers la censure, selon la philosophe Carole Talon-Hugon » in Le Temps, 17 mai 2019.
  36. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  37. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  38. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  39. Carole Talon-Hugon, Jean-Baptiste Amadieu. « Les formes contemporaines de censure » : Entretien entre Jean-Baptiste Amadieu et Carole Talon-Hugon. Études : revue de culture contemporaine, SER, 2020, pp.91-102. ffhalshs-03093489
  40. Article « Liberté de création : ne nous trompons pas de combat ! » publié par l’Observatoire de la liberté de création dans Libération le 3 janvier 2018.

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